Cher Patrick,
je t'ai téléphoné un dimanche matin, il y a 15 jours, et je
t'ai laissé un message. Je te proposais de nous rencontrer pour
discuter une sorte de "paix des braves" destinée à sauver l'avenir de
"Tout le monde en parle". Tu ne m'as pas rappelé. Le week-end dernier à
Cannes, je n'ai pas pu te voir non plus, même à la soirée France
Télévisions. Je n'étais pas invité. Alors, j'ai décidé de t'écrire.
D'abord pour te dire que j'ai bien reçu vendredi dernier la
lettre recommandée de France 2 dans laquelle le directeur général,
Philippe Baudillon, m'annonce officiellement que tu considères
désormais Paris Première comme une chaîne "généraliste hertzienne" au
même titre que TF1, M6 ou Canal +. Mon contrat avec France 2
m'interdisant de travailler sur d'autres chaînes "généralistes
hertziennes", ton appréciation te conduira donc dans les jours qui
viennent à ne pas le renouveler, bref, à supprimer "Tout le monde en
parle".
Ce contrat prend en compte le fait que lorsque j'ai commencé
"Tout le monde en parle", je travaillais déjà sur Paris Première où je
présentais "Rive Droite / Rive Gauche". (Je ne suis donc pas un
animateur de France 2 qui est allé sur Paris Première, mais un
animateur de Paris Première qui est allé sur France 2). Ce contrat
m'autorise à travailler avec des chaînes "thématiques du câble et du
satellite". Paris Première est désormais diffusée sur la TNT payante.
Cela en fait-il pour autant, comme tu le dis, une chaîne "généraliste
hertzienne" dans l'acception du terme usité à l'époque où j'ai signé
mon premier contrat "Tout le monde en parle" renouvelé à l'identique
depuis 8 ans ? Cela en fait-il pour autant une chaîne concurrente de
France 2 pour la saison prochaine ? Je ne le crois pas. D'autant plus
que mon émission pour Paris Première, "93, Faubourg Saint Honoré" y est
diffusée en crypté, donc payante, et sa réception ne concerne que
quelques milliers de téléspectateurs potentiels. Mais, c'est comme ça,
tu en fais un principe intangible : "93, Faubourg" sur Paris Première,
c'est comme "93, Faubourg" sur TF1 ! Bien sûr, cette interprétation
termino-logique de l'alinéa 7.1 de mon contrat pourrait être arbitrée
par les tribunaux, mais il n'y aura pas de procès de ma part. Le seul
procès dans cette affaire sera celui que te feront les téléspectateurs
le premier samedi de septembre à 23 heures 15.
Le problème dans toute cette histoire, c'est que
l'exclusivité totale des animateurs du Service Public ne figurait pas
dans ton audition devant le CSA lors de ton élection à la présidence.
Le problème, c'est que ni toi ni France 2 ne m'avez averti
oralement ou par écrit de ce que tu considérais désormais Paris
Première comme une chaîne "généraliste hertzienne".
Le problème, c'est que France 2 ne m'en avait pas plus averti
lors de la signature du dernier contrat alors que Paris Première était
déjà une chaîne de la TNT. Comment imaginer que France 2 n'ai rien dit
pendant plus d'un an si je violais chaque semaine mon contrat ?
Le problème, c'est surtout qu'avant de resigner mon contrat
avec Paris Première, j'en ai averti Philippe Baudillon, le directeur
général de France 2, qui ne m'a pas dit de ne pas le faire.
Bref, le problème, c'est que tu changes la règle au milieu du match.
Alors, bien sûr, je pourrais rompre mon contrat avec Paris
Première. C'est ce que France Télévisions me conseille de faire. Le
budget de "Tout le monde en parle" étant 6 fois supérieur à celui de
"93, Faubourg Saint Honoré", France Télévisions comprend mal que je ne
le fasse pas. Mais je n'ai pas pour habitude de renier ma signature. Et
pourquoi trahirais-je Paris Première ? En 1995, quand l'un de tes
prédécesseurs m'avait déjà viré de France 2, Paris Première m'a donné
du travail. J'y ai fait "Paris Dernière", puis "Rive Droite / Rive
Gauche" et "93, Faubourg". (Je suis revenu sur France 2 en 1998 pour
animer "Tout le monde en parle", ce qui explique mon exclusivité
"hertzienne" et pas "totale" avec France 2).
Quand j'ai appris, par hasard, il y a un mois que tu
considérais Paris Première comme une chaîne "généraliste hertzienne",
j'avais donc déjà resigné mon contrat avec Paris Première. J'ai donc
proposé à France 2 que cette "double appartenance" soit prolongée d'une
saison, ce qui aurait sauvé "Tout le monde en parle". J'étais prêt à
m'engager par écrit avec France 2 pour une exclusivité "totale" dès la
saison suivante. Tu as refusé. Rien n'y a fait. Malgré l'insistance des
cadres de France 2. Tu as préféré engager un remplaçant.
Ta première grande décision de président du Service Public
aura donc été de supprimer "Tout le monde ne parle". Bravo. C'est
pourtant l'émission qui incarne me semble-t-il le mieux la ligne
éditoriale que tu as fixé lors de ton élection : "rendre l'intelligence
intelligible". "Tout le monde en parle", l'émission qui vend le plus de
livres en France est aussi un succès populaire. "Tout le monde en
parle", l'émission qui programme Sirin Ebadi, Elie Wiesel ou Philippe
De Gaulle le samedi soir face à 4 séries américaines bien trash sur TF1
termine en effet une saison exceptionnelle à 27% de parts de marché,
soit 8 points de plus que la moyenne de la chaîne. C'est un miracle que
tu fusilles.
Ce miracle, c'est avant tout du travail. Celui d'une équipe
professionnelle et motivée qui en échange de ses bons et loyaux
services ira pointer aux Assedic. Et le mien, au rythme de mes journées
de 14 heures et de mes nuits blanches. Pour fournir une émission de 3h,
alors que le contrat n'en exige que 2.
Mais, rassure-toi, Patrick, mes origines sociales m'ont fait
côtoyer des travailleurs au chômage, et je ne vais pas faire le coup du
nouveau pauvre. Je ne vais pas aller me plaindre de mon sort dans tous
les médias du pays. Cette lettre suffira à expliquer l'incroyable
dysfonctionnement de tes services et cette non moins incroyable
rigidité. Je sais depuis longtemps qu'aucun animateur n'est
propriétaire de sa case. Je vais aller chercher du travail ailleurs.
Sur mon CV, il y a la liste des émissions que j'ai produite et/ou
animées pour France 2 : "Lunettes Noires pour Nuits Blanches", "Double
Jeu", "Frou Frou", "Tout le monde en parle", "On a tout essayé"… Tout
le mal que je te souhaite, c'est que mon remplaçant en fasse autant
pour la chaîne.
Bonne chance, Patrick, à toi et à France Télévisions.
Thierry Ardisson